L'histoire du peshtemal : six siècles d'artisanat à Denizli
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Six siècles plus tard, on tisse à Denizli de la même manière qu'au temps de Soliman le Magnifique.
Pour comprendre pourquoi le peshtemal est devenu un objet textile aussi recherché, il faut aller à Denizli. Une ville sans carte postale, posée dans la vallée du Lycos, au pied du mont Honaz. C'est là que se tissent les meilleurs peshtemals du monde depuis le XVIe siècle.
Un drap de hammam à l'origine
Le mot vient du persan : push (couvrir) et tamal (étoffe).
Dans les hammams ottomans du XVe siècle, chaque baigneur reçoit trois pièces : une pour la taille, une pour les épaules, une pour s'asseoir sur les pierres chaudes.
À l'époque, c'est un textile utilitaire. Deux régions se détachent rapidement : Bursa pour la soie, et Denizli pour le coton.
Pourquoi Denizli a gagné
La région réunit quatre conditions qu'on ne retrouve nulle part ailleurs :
- Un climat sec idéal pour le séchage des fibres
- Des sources thermales abondantes pour le lavage
- Une plaine cotonnière qui s'étend jusqu'à la mer Égée
- Une eau douce faiblement minéralisée, parfaite pour les teintures
Les Romains y avaient déjà installé des ateliers, dans la cité antique d'Hiérapolis. Strabon mentionne Pamukkale comme idéale pour le travail de la laine. La laine a cédé la place au coton, le savoir-faire est resté.
Le geste, presque inchangé
Les ateliers familiaux de Buldan, village historique du tissage, utilisent encore des métiers à navette en bois. Certains datent du début du XXe siècle.
Quelques chiffres :
- 2 heures de tissage par peshtemal
- 200 à 400 franges nouées à la main en fin de pièce
- 100 franges par heure pour une artisane expérimentée
Cette lenteur, paradoxalement, donne au tissu sa qualité finale. Pas de fibres étirées, pas de fil chauffé. Le résultat absorbe mieux et vieillit mieux qu'un équivalent industriel.
L'âge d'or, le déclin, le retour
Au XIXe siècle, le peshtemal de Denizli s'exporte dans tout le bassin méditerranéen. Les hammams d'Alexandrie, Beyrouth et Sarajevo s'approvisionnent à Buldan.
Puis arrive le XXe siècle : industrialisation, chute de l'Empire ottoman, serviettes éponge américaines dans les années 1950. Dans les années 1980, on parle du peshtemal au passé.
Le retour vient des boutique-hôtels de la Riviera turque dans les années 2000 (Bodrum, Kalkan, Patara) qui cherchent une alternative aux serviettes industrielles. En 2015, le peshtemal entre dans les concept stores de Paris, New York et Tokyo.
Aujourd'hui
Deux cents ateliers actifs à Denizli, souvent familiaux, trois ou quatre générations sous le même toit. Le coton vient de la plaine de Söke, à 150 km à l'ouest.
Certifications GOTS, OEKO-TEX, traçabilité du champ au métier. La filière s'est structurée. Le geste, lui, n'a pas changé. Une navette qui claque, une frange qui se noue, un coton qui prend sa forme finale au fil des lavages.
Six siècles plus tard, on tisse à Denizli à peu près comme au temps de Soliman le Magnifique. C'est ce qui rend chaque peshtemal de cette région un peu plus précieux qu'il n'en a l'air.
